lundi 16 janvier 2012

Malice in Wonderland, Simon Fellows

Une étudiante américaine se retrouve pourchassée dans les rues du Londres contemporain. Lors de sa fuite, elle se fait renverser par un taxi et perd connaissance. Whitey, le chauffeur très en retard et donc très pressé, la porte dans son taxi mais continue sa route. Alice se réveille donc dans le taxi, amnésique et totalement perdue, à des kilomètres de Londres. Une recherche de ses souvenirs ainsi que de son identité démarre alors. La jeune étudiante doit également déterminer à qui faire confiance dans cet univers étrange peuplé de personnages plus douteux les uns que les autres. Dans sa quête, elle est amenée à remettre en question ses idées sur les apparences, le destin et l’amour.
Simon Fellows nous présente ici une adaptation moderne du roman de Lewis Caroll, Alice au pays des merveilles, totalement jouissive. Le lapin blanc est un chauffeur de taxi un peu paumé, Alice une jeune étudiante en droit et le pays des merveilles le quartier général de la pègre. Le spectateur est ainsi très vite plongé dans un monde absurde et psychédélique qui reste cependant sombre. On ne sait jamais quel personnage va ensuite apparaître et sous quelle forme il aura été plongé dans le monde moderne. Les péripéties d’Alice au milieu de ce quartier malfamé parsemé de dangers s’enchaînent à un rythme effréné qui nous entraîne jusqu’au bout du film. L’ambiance du film, si particulière, ne vous lâchera pas avant longtemps.

This is England de Shane Meadows


Dans l’Angleterre des années Thatcher on suit le destin d’une bande de jeunes skinhead. 1983, Shaun est un jeune garçon solitaire de 12 ans dont le père est mort durant la guerre des Malouines. Suite à une bagarre à l’école, il se retrouve pris sous l’aile de Woody et de ses comparses et découvre ainsi les joies de l’amitié. L’arrivée de Combo, ami de Woody qui vient de passer 3 ans en prison, va bouleverser l’unité du groupe et remodeler les amitiés.
Dans la lignée du cinéma social anglais de Ken Loach, Shane meadows nous montre la froideur d’une Angleterre des années 1980 en pleine récession et bouleversement politique. Véritable historique du mouvement skinhead, le film nous illustre l’évolution de celui-ci en diverses branches, d’apolitique à  mouvance d’extrême droite. Le film est bercé par une bande originale teintée de ska, genre de prédilection de ces jeunes lads, avec des morceaux d'un groupe mythique comme Toots and the Maytals qui accompagnent les scènes les plus enjouées. En plus de la musique, les divers aspects de la culture skin sont abordés, les Doc Martens et la chemise Ben Sherman en tête, avec la volonté de mettre en avant le côté communautaire et marginal de ces jeunes aux crânes rasés.
 Mêlant la froideur de l’Angleterre de province que l’on retrouve dans le control d’Anton Corbjin à la violence raciste crue d’American history x, This is England est aussi une ode à l’amitié digne du péril jeune.

Il faut qu'on parle de Kevin, de Lionel Shriver


Il faut qu’on parle de Il faut qu’on parle de Kevin, de Lionel Shriver édité chez Belfond en 2006. L’auteur du récent Tout ça pour quoi nous narre ici l’histoire poignante d’une mère américaine dont le fils a commis un massacre dans son lycée, comme lors des évènements mis en scène dans Bowling for Columbine de Michael Moore ou Elephant de Gus Van Sant.
Au fil de lettres envoyées à son mari absent, Eva retrace son passé, l’histoire de son couple et la naissance de ce fils étrange et détaché, jusqu’à l’acte final, tout en entrecoupant ce récit de mentions de sa vie présente, « post-jeudi » comme elle qualifie le jour du massacre, et de sa relation avec le monde et avec son fils en prison.
Le récit particulièrement violent et choquant parfois, de cette relation froide et détachée entre une mère et son enfant, qui va à l’encontre de tous les discours moralisateurs adressés aux parents aujourd’hui, est soutenu par une narration particulièrement efficace  : l’auteur alterne les longues phrases remplies de digressions, d’à-côtés et de réflexions personnelles et les formules lapidaires, incisives, qui reflètent parfaitement l’histoire à la fois fantaisiste, disjointe et violente de cette mère.
Shriver arrive à se tirer d’un exercice délicat en sortant des sentiers battus et en tirant au cœur des problèmes actuels de la société américaine. Sans concession, elle nous montre le parcours d'une femme aujourd'hui, face à la société, à sa famille, à elle-même, tout en réussissant le pari de ne pas abandonner l’émotion et les sentiments. Vous sortirez de cette lecture bouleversés et changés.

Scott Pilgrim, de Bryan Lee O'Malley



La vie de Scott Pilgrim est loin d’être ordinaire. Dans ce roman graphique canadien s’inspirant beaucoup des comics et du manga, le lecteur suit les aventures de Scott, jeune homme de 24 ans, à la vie tranquille. Il habite avec son colloc gay, sort avec une lycéenne, joue dans un groupe comme bassiste. La belle vie ! Mais une rencontre va changer ce quotidien sans remous. Cette facétie du destin s’appelle Ramona Flowers, et Scott succombe immédiatement à ses charmes. Mais toute rose a des épines, et celles de Ramona sont au nombre de sept : les sept ex-petits amis maléfiques. Pour pouvoir garder le cœur de sa belle, Scott devra les éliminer un par un. Mais rien n’est simple dans la vie de Scott Pilgrim, et ses propres vieux démons vont refaire surface pour l’empêcher d’accomplir sa quête.


Dans un style unique, Scott Pilgrim est une véritable bouffée d’air frais dans le monde de la BD. Son ton décalé, son graphisme unique ainsi que son humour omniprésent en font un must-have. Les nombreuses références à la pop-culture créent une ambiance folle et survoltée tout au long des 6 volumes que comporte la série.
L’adaptation cinématographique sortie en 2010 retranscrit parfaitement l’atmosphère de la BD, et est rapidement devenu un emblème de la communauté geek.

Lire Scott Pilgrim est à présent un passage obligé pour quiconque s’intéresse à la culture geek, ou tout simplement pour qui veut passer un très bon moment de divertissement. 




D'un château l'autre, Louis-Ferdinand Céline


Véritable retour au succès de Céline après le purgatoire de l’après-guerre (en 1957), D’un château l’autre marque le début d’une nouvelle trilogie qui se poursuivra avec Nord et s’achèvera avec Rigodon. Ainsi, Céline cesse d’être écrivain, il devient un chroniqueur, dépeignant une fin de guerre mouvementée qui l’amènera à fuir et à voyager a travers l’Allemagne, de trains en trains, d’aventures en aventures.  Accompagné de ses acolytes Pierre Le Viguan (alias « la vigue »), de Lucette Almanzor et Bébert (sa femme et son chat), nous voyons les tribulations d’un écrivain tricard en France, n’ayant pour seule solution que la fuite. 
Céline nous offre également une galerie de portraits au vitriol des principaux collaborateurs qu’il sera amené à rencontrer a Sigmarigen, véritable Q.G des collabos en fuite. Ce livre marque également un renouveau dans le style de l’écrivain. Restant dans le style naturaliste de ses débuts, Céline se rapproche de plus en plus du langage parlé et introduit sa marque, son fameux « … ! ».
Ce livre, très important dans l’œuvre de Céline, marquera son retour sur le devant de la scène. La presse littéraire,  ainsi que la télévision s’intéressera de nouveau à Céline, celui qui donnera même des interviews (notamment a Madeleine Chapsal pour L’Express et Louis Pauwels pour l’émission télévisée Lectures pour tous).

Le Livre des fêlures, 31 histoires cousues de fil noir

Paru aux éditions 13e note, Le Livre des fêlures est une anthologie non exhaustive de textes courts marinés dans le bourbon, saturés de drogues en tous genres et suintant le sexe vitreux et apocalyptique.  Des Neo Beats aux méta-réalistes, en passant par les brutalistes et les minimalistes, de Dan Fante à Mark SaFranko en passant par Nick Tosches, les écritures sont torturées, salies, souillées par la fêlure de l’écrivain. Trente et un auteurs mutilés de l’intérieur, qui préfèrent coucher leurs déchirures sur le papier, exposer leurs plaies à l’air libre, peut-être pour les faire sécher, enfin.
Les éditions 13e note livrent un recueil magistralement constitué, s’ouvrant sur une citation de Crumb, maître du comic underground : « Etre un artiste sincère et sérieux en Amérique, c’est être un loser ». Pas de sérieux donc, et aucune mission pédagogique pour une introduction remarquable, retraçant les différents courants littéraires sur fond de Jim Morisson. Il faut dire que Patrice Carrer sait de quoi il parle : qui mieux qu’un spécialiste de Kerouac peut nous parler de ses héritiers ? Par ailleurs traducteur de Bukowski et de Burroughs Junior, le directeur d’ouvrage choisit une mise en page dans laquelle les portraits des auteurs sont autant de « fils noirs » qui parcellent un opus spasmodique.
Trente hommes, une femme, pour autant de textes au vitriol, héritages de la Beat Generation. 

J. Edgar, un film de Clint Eastwood

J. Edgar est un film qui dépeint l’un des personnages historiques les plus puissants du xxe siècle  comme un homme faible, fils à maman qui ne peut pas affronter ses sentiments et son homosexualité et qui du coup essaie de contrôler les autres. Sur fond de fresque historique qui raconte comment le FBI est passé d’un petit service du ministère de la Justice à une institution qui a fait trembler tous les présidents des Etats-Unis Clint Eastwood dresse un fin portrait psychologique qui détonne avec l’image de l'homme tout-puissant qu’il dégageait lui-même dans ses rôles. Le cinéaste nous décrit l’envers de la virilité, jouant à renverser l’image qu’a le spectateur de l’acteur qu’était Eastwood. Est-ce un autoportrait fantasmé ? C’est fort possible quand on sait à quel point le cinéaste s’est placé au centre de tous ses films. Mais Eastwood explore une veine de plus en plus forte sur la crise de l’identité virile. Pensons à Shame de Steve MacQueen, aux livres de Philip Roth comme Portnoy’s Complaint. Ceux qui ont été marqué par ce film doivent lire De l’identité masculine d’Élisabeth Badinter. On peut également recommander Clint fucking Eastwood de Stéphane Bouquet qui montre l’obsession virile du cinéaste. Un spectateur français peut regretter que la dimension politique et historique soit moins explorée. Un cinéaste européen n’aurait sans-doute pas eu le même regard sur le grand patron du FBI. Mais c’est un parti-pris du film qui est déjà assez long pour qu’on ajoute une autre dimension au drame psychologique.